Lettre de Prince Edmond de Polignac à la Princesse de Polignac n°168

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Copié sur des brouillons de promenade (non daté)

En communauté de pensées et d'actes à distance :

Sur une pierre moussue repos choisi au milieu des grands sapins de la belle et ombreuse forêt d'Amerans, après avoir hésité entre cette place et une autre, plus sauvage, suspendue au milieu des espaces alpestres, entre deux abimes, (illis ?)           sans intimitié pour mes dessins, bonheur dans ma poche, de votre lettre non encore ouverte reçue avant mon départ pour la promenade, assis sur cette pierre moussue J'entrouvre votre lettre... la vue d'un (?) de deuil me la fait refermer aussitôt. J'ajourne la lecture à mon retour après dîner. Au dessus de moi des millions de mouches bourdonnent dans les hautes cimes baignées par le soleil et remplissent la forêt d'une note tenue perpétuelle invariables, un (note de musique sur portée) comme posée sur la corde d'un immense violon invisible.

J'aspire à pleins poumons, car ici, pour la première fois, je l'éprouve (?), j'aspire l'air jusqu'au bout et à fond de poitrine, ce qui vous serait très profitable aussi, j'aspire l'air embaumé des sapins et toute ma première enfance en est évoquée ; je me retrouve au pays de Bavière qui vit naître mes premières impressions terrestres car l'Enfance est encore près de la terre et il en reste un vestige qui traverse toute la vie. Et comme on s'en enivre en le retrouvant, ce vestige, par les senteurs du dehors, avec un serrement de tristesse aussi au souvenir de toutes les jeunes espérances déçues.

Et ici bas dans cette vie d'emprunt où l'on se sent toujours isolé, comme de passage, et peu fait pour ce qu'on y fait, ces subits envahissements physiques des choses et que les choses seules donnent, nous entrouvrent à la dérobée des impressions d'au delà, peut-être celui d'un monde à venir et supérieur, où nous vibrerons alors au contact d'Etres semblables et non plus de choses, comme en cette vallée de solitude.

Je viens d'ouvrir enfin votre lettre à la machine, la désinvolture du début m'a mis en joie. J'aime le : "Quoique ma machine à écrire soit complètement détraquée, je n'hésite pas un instant à vous imprimer un mot de remerciement..."

Je ne me souviens pas de la teneur de la lettre qui vous a semblé si gentille, elles sont toutes pareilles pour moi car je vous aime toujours de même.

Les Prières préservatrices des chutes de cheval m'ont très diverti. Merci pour le mot très aimable de Lobre (?). Je vous prierais de m'envoyer dans votre prochaine lettre deux de mes cartes de visite (j'ai oublié d'en prendre) pour que je puisse répondre à Lobre tous mes remerciements ; vous trouverez de mes cartes dans le tiroir de ma petite table laquée noire à pieds torses, serrées dans un portefeuile satin rayé jaune et bleu (chambre à coucher).

J'ai en effet lu l'article intitulé "Amateurs" signé Arsène Alexandre ; n'est-ce-pas Barrès qui a déjà signé sous cenom un article peu flateeur à propos de B.B. dans le temps.

Je crains que son article sur Guillaume II ne la couvre de ridicule...

Utopie et désarmement ! !

C'est décidément la grande Bouffonerie.

Bien que l'article incrimine les exposants de la rue Ponthieu (artistes-amateurs) où vous figuriez il ne peut vous atteindre au Champ de Mars, où seuls les artistes exposent. Somme toute, il y a beaucoup de bonnes vérités dans cet article. La réclame pour la réclame (caractérisée en effet par la manie du portrait) est toujours un vilain et sale mensonge, d'ailleurs bien vite percé à jour. Et l'on est puni où l'on a péché, c'est à dire par un article d'en tête du Figaro, qui d'ailleurs, et bien entendu, se déjuge. Montesquiou y était arrivé par l'influence Magnard-Ctesse Greffulhe. Il n'en va plus de même aujourd'hui.

Good bye dearest je vous embrasse bien tendrement et vous embrasserais bien plus endrement encore si je n'étais pas le lépreux (voisin) de la cité d'Aoste.

Votre bien aimant

Edmond

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