Lettre de Gabriel Fauré à la Princesse de Polignac n°32

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(mi-juillet mi-août 1891 non daté)

Chère Princesse,

La mélodie m'est enfin rendue et je vous l'envoie, plein de crainte, plein de terreur !

Ai-je bien traduit ce merveilleux cantique d'adoration ? Je ne sais.

"Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches" 

Et si la première lecture ne vous satisfaisait pas, voulez-vous me promettre de ne pas perdre courage et de la relire de nouveau ? L'interprétation en est difficile : lente de mouvement et agitée d'expression, heureuse et douloureuse, ardente et découragée !

Que de choses dans trente mesures ! Et n'allez-vous pas trouver que je fais mille embarras ?

J'ai eu le bien grand plaisir de parler de vous et du merveilleux séjour à Venise avec d'Indy de passage à Paris. Bientôt il ira à Tencin ? et ce projet, quand il en parle, met un peu de rouge à ses pommettes. Sans succès, hélas, j'ai essayé de lui arracher le secret de cette force dont il a le monopole exclusif et qui fait de lui le Samson de la musique !!

Hier soir j'étais convié à une fête chez Mme de Montebello où M. de Montesquiou devait montrer en liberté toute sa Lyre !

Mais je m'ennuie trop pour bien écouter et j'ai profité d'une belle averse pour aller passer la soirée à Croissy chez nos amis qui vont très bien, tous.

J'ai fait aussi mes adieux à Mme Greffulhe en déplacement pour la Cité Sacrée d'où elle reviendra, je l'espère, blessée d'amour pour Parsifal ! Son mari ne l'accompagne pas, ce dont il nous faut féliciter. Il n'eût pas manquer de nous servir, au retour, maintes Clairinnades.

Dites-moi bien vite, je vous en prie, si Green vous satisfait ? Je mourrai d'impatience, ayant voulu vous être agréable et redoutant plus que tout de vous déplaire.

Votre bien profondément reconnaissant

Gabriel Fauré

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