Lettre de Gabriel Fauré à la Princesse de Polignac n°19

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(vers le 29 janvier 1891 non daté)

Chère Princesse

Je suis très peiné de vous savoir encore souffrante et je vous supplie d’avoir la patience de bien vous soigner.

Malheureusement les fêtes pour le mariage de votre frère vont vous occasionner des fatigues et, peut-être, vous faire faire des imprudences dont il faudrait pourtant bien vous garder.

Ayez de la sagesse et pensez un peu à tous ceux qui pensent beaucoup à vous !

Ici nous sommes encore sous la bien pénible impression de l’événement que vous savez, si imprévu, si triste. Notre pauvre Mme Baugnies a été courageuse et énergique comme peuvent l’être les femmes dans certaines circonstances. Mais la fatigue morale et physique l’emportent maintenant. Sa petite figure si tirée, si maigre fait peine à voir ! Les qualités dont vous me parliez un jour et que vous avez si bien comprises, son intelligence, sa bravoure, et son esprit si ordonné à côté de son imagination, vont lui être maintenant bien utiles !

Heureusement ses fils sont-ils également bien doués et peut-on espérer que les difficultés ne lui viendront pas de ce côté.

Mille choses m’ont empêché de vous écrire depuis huit jours. Dans notre petit chez nous le souci d’Emmanuel est un peu moindre depuis lundi ou mardi : la fin de la dernière semaine nous avait apporté quelques nouveaux ennuis : mais tout semble bien mieux marcher de ce côté.

Donc je l’ai vu, ce Verlaine ! et je l’ai vu deux fois, car je suis retourné à son triste hôpital St Antoine, hier. Quel singulier, étrange, incompréhensible personnage ! Comment une créature humaine, si merveilleusement douée, peut-elle se complaire dans ce perpétuel aller et retour entre la brasserie et l’hospice ! où trouve t-il la philosophie d’accepter, de trouver tout naturel de vivre dans cette fade odeur de maladies et de remèdes, lit à lit avec des quelconques qui doivent lui être de faible ressource pour causer, dans la malpropreté écoeurante de ses draps et de son linge, sous le pénible règlement qui ne lui permet de recevoir d’amicales visites que deux fois par semaine, qui lui interdit la lampe ou la bougie et le tient dans le tremblotement d’une veilleuse depuis le crépuscule jusqu’au jour ! Quelles longues nuits !

Au physique la laideur même avec, cependant, beaucoup de douceur et de rare lumière dans de petits yeux bridés, chinois, enfoncés; une physionomie d’enfant sur une vieille figure.

Pour vous divertir, comme malade, j’ai fait pour vous deux portraits de lui que je vous envoie. Ce sont les premiers, à peu près, que je fais ! Peut être trouverez vous que lui ai donné surtout l’air canaille !!

J’espère que cela vous fera rire une demie-seconde et c’est tout ce que je désire ! Pour ce qui nous intéresse, et moi si vivement, il m’avait promis à ma première visite de travailler immédiatement : mais hier il n’avait encore rien fait ni rien décidé de ce qu’il ferait. Je lui ai apporté 100 frs espérant que ça le mettrait en train ! Il a paru fort content et m’a demandé de lui envoyer quelques livres de Dickens, en anglais, ce que je vais faire. En somme, mes visites ne paraissaient pas lui déplaire et j’espère bien que nous en tirerons le chef-d’oeuvre rêvé, s’il est encore susceptible de chef-d’oeuvre ! Dans tous les cas il m’a bien assuré, hier-encore, que le projet le charmait, qu’il y prenait un réel intérêt et qu’il vous était très reconnaissant de vouloir bien lui laisser toute latitude pour le sujet et la manière de le traiter.

J’ai vu un instant lundi Mme de Monteynard rue des Bassins : nous avons bien parlé de vous, mais, sans vous la Ligue ne parvient pas à se réunir !

Ce soir je dînerai rue Flachat et sans vous aussi, hélas ! A bientôt, chère Princesse, je voudrais bien vite savoir que vous allez mieux. Permettez-moi de vous assurer encore de toute ma reconnaissance et de mon dévouement très affectueux Gabriel Fauré

Vous avez dû, n’est-ce-pas, trouver 2 lettres de moi en arrivant à Paington ? A moins qu’une soit égarée, ce qui n’est pas important.

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