Inspirations viennoises… 80 ans de la Fondation | 19 juin 2008

Publié dans Saison 2007-2008

Eloge de l'éclectisme

Monsieur le président, chers amis,

A chaque présentation de concert, je m’efforce de trouver un fil conducteur qui relie les œuvres, par leur histoire, leur style, leur couleur instrumentale…

Mais je dois avouer que ce soir, devant un programme que nous avons voulu simplement festif, pour clôturer notre saison de concerts, et en même temps fêter le quatre-vingtième anniversaire de la Fondation, il n'était guère facile d'établir un lien – vraiment trop artificiel – entre des partitions tellement différentes : puisqu’on y trouve à la fois la valse à danser de Johann Strauss et le grand classicisme de Brahms, le romantisme slave de Dvorak et la musique contemporaine façon Luciano Berio.

Je me suis donc dit que la meilleure façon d'échapper à cette impasse serait de vous proposer un éloge de l’éclectisme.

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Il faut en effet constater que, bien souvent, ceux qui se considèrent comme les tenants du bon goût ne regardent pas la notion d’éclectisme d’un oeil favorable, et que ce terme peut même avoir dans leur bouche une connotation méprisante. Selon leurs conceptions, l’exigence du goût élevé ne saurait s’accommoder des mélanges impurs en frayant avec le divertissement et l'inspiration populaire.

Je me rappelle les propos d'un très éminent compositeur et chef d'orchestre français contemporain qui, tout en clamant son admiration pour Alban Berg et ses oeuvres dodécaphoniques regrettait que celui-ci s'abandonne - dans son opéra Wozzeck - à une inspiration jugée vulgaire, par ses références à "l'horripilante valse viennoise" ou au vérisme italien. Il y a quelque chose de presque religieux dans ce culte de la pureté des grandes oeuvres.

Mais, selon cette logique, on en viendrait vite à n'écouter toute sa vie que les fugues de Bach et les derniers quatuors de Beethoven, en s'interdisant toutes les facilités coupables qui ternissent de la musique. A ce point de vue, je voudrais donc opposer celui d'un grand intellectuel mélomane comme Claude Levi-Strauss, doyen de l'Académie française, qui a toujours clamé simultanément sa passion de Wagner et son amour d'Offenbach comme deux facettes complémentaires, illustrant la diversité de la sensibilité humaine. Il est vrai que son arrière-grand-père, Isaac Strauss, était lui-même compositeur de valses à la cour de Louis-Philippe, et ardent défenseur de Beethoven et de Berlioz. L'éclectisme dans le meilleur sens du terme.

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Il est intéressant, à ce propos, de remonter dans l'histoire de la musique, où l'éclectisme semble n'avoir guère fait peur à la plupart des grands compositeurs. Ainsi, Jean Sébastien Bach qui n'est pas seulement l'auteur d'une joyeuse Cantate du Café, bâtit également Suites et Partitas sur des danses de l'époque, et il introduit même dans le fil de ses polyphonies quelques chansons populaires.

Après lui, Haydn, Mozart et Beethoven ne montrent pas moins de goût pour le menuet et le ländler. Avec Schubert, l'inspiration populaire devient l'un des moteurs de la musique savante. L'esprit romantique se déploie dans des valses, bientôt transformées en chefs-d'oeuvre par Schumann et Chopin, tandis que Liszt et Brahms découvrent les mélodies populaires d'Europe centrale.

Toute la musique de la deuxième moitié du XIXe siècle ira chercher son inspiration dans le répertoire traditionnel : de Dvoràk à Grieg en passant par la symphonie Cévenole de Vincent d'Indy.

La musique du XXe siècle ne sera pas en reste, comme l'expliquait récemment ici même Philippe Cathé à propos de Stravinski et son emprunt aux mélodies populaires russes. De son côté, Manuel de Falla puise dans les mélodies traditionnelles espagnoles et Bartok dans la musique hongroise, tandis qu'Honegger compose des opérettes et que Francis Poulenc signe une valse langoureuse pour Yvonne Printemps. Même le grand Chostakovitch, compositeur de tangos et de fox-trot, clamera volontiers son amour de tous les registres, de Bach à Offenbach.

Quant à George Gershwin, son utilisation du jazz lui a certes valu le mépris des puristes de la musique classique qui lui reprochent son art hétéroclite, comme celui des puristes du jazz qui l'accusent d'avoir dénaturé la musique des noirs... ce qui n'empêchera pas la quasi-totalité des jazzmen de lui emprunter à leur tour ses thèmes pour en donner de nouvelles versions.

Même la musique contemporaine, après une l'époque où l'avant-garde radicale prétendait inventer un langage entièrement nouveau, a fini par chercher elle aussi de nouvelles sources d'inspiration dans les rythmes modernes du jazz ou du rock qui inspirent bon nombre de jeunes compositeurs en Amérique et en Europe.

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Ce qui nous ramène à la première pièce de notre programme et à Luciano Berio qui, pour avoir été l'une des grandes figures de l'avant-garde sérielle, n'a jamais caché ses penchants éclectiques. Son Opus number Zoo pour quintette à vents rappelle le goût de ses débuts pour un style néo-classique inspiré de Stravinski. Loin de renier cette oeuvre presque légère, il la reverra en 1970 pour donner la version que nous entendrons ce soir - en quatre brefs mouvements.

De son côté, Antonin Dvoràk, second compositeur du programme, incarne la belle rencontre entre l'esprit romantique et les musiques populaires, d'abord celles de Bohème, puis celle des Indiens d'Amérique dans tel passage de la symphonie du nouveau monde. Le Quatuor américain que nous entendrons, composé dans l'Iowa, est discrètement inspiré par la musique des Noirs - spécialement dans le troisième et le quatrième mouvement... Le purisme voudrait qu'on joue cette oeuvre dans sa version originale pour quatuor à cordes ; mais l'éclectisme qui nous guide ce soir peut également s'accommoder des plaisirs de la transcription - et nous entendrons cette oeuvre célèbre dans une version pour quintette à vents David Walter.

Également en quatre mouvements, le quintette de Brahms est le monument de ce programme, comptant parmi les chefs d'oeuvres de la musique de chambre. L'oeuvre a connu plusieurs versions successives, avant que Brahms n'adopte finalement cette formation pour piano et cordes, créée en 1864.

Il n'y a certes rien de vraiment populaire dans cette oeuvre (comparée au Quintette avec deux violoncelles de Schubert), mais on rappellera que Brahms, grand éclectique, aimait également composer des danses pour piano ou pour orchestre. Il admirait même tant Johann Strauss qu'il recopia un jour les premières notes du Beau Danube bleu, en inscrivant : "Pas de moi, hélas!" C'est pourquoi nous terminerons avec l'une des plus belles valses de Strauss, dans une version pour cordes, vents, accordéon et piano - arrangée par Arnold Schönberg, pape de l'avant-garde qui aimait, lui aussi, la musique populaire viennoise.

Il me semble, en conclusion, que ces mélanges de profondeur et de divertissement, de répertoire et de musique d'aujourd'hui se situent bien dans la tradition de cette maison, de sa fondatrice la princesse de Polignac, et qu'ils participent aussi du nouvel élan que le professeur Pouliquen a voulu donner à nos activités musicales. Benoit Duteurtre


Programme

Oeuvres

LUCIANO BERIO (1925-2003)

  • Opus Number Zoo pour quintette à vent (1951-1970)

ANTONIN DVORAK (1841-1904)

  • Quatuor n°12 en fa majeur opus 96 "américain" ,

Transcription pour quintette à vent de David Walter

Allegro non troppo Lento Molto vivace Vivace ma non troppo

JOHANNES BRAHMS (1833-1897)

  • Quintette pour piano et cordes en fa mineur opus 34

Allegro non troppo Andante, un poco adagio Scherzo Finale

JOHANN STRAUSS (1825-1899)

  • "Roses du sud", valse. Transcription pour quatuor à cordes, accordéon et piano

Transcription de Arnold Schönberg

Interprètes
  • Quintette de l'Ensemble Initium
    • Mathieu Romano, flûte
    • Guillaume Deshayes, hautbois
    • François Lemoine, clarinette
    • Franck Sibold, basson
    • Mathieu Romand, cor
  • Quatuor Ebène
    • Pierre Colombet, violon
    • Gabriel Le Magadure, violon
    • Mathieu Herzog, alto
    • Raphaël Merlin, violoncelle
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    • Akiko Yamamoto, piano
    • Frédéric Guérouet, accordéon