Non daté                                                                                                      9, rue Alfred de Vigny

Votre charmante lettre m’a été au coeur, chère Princesse, comme tout mot affectueux qui me vient de vous. Ce que vous me dites de mon style musical me rend très fier et répond à ce que je voudrais qu’il fût ! Merci. Votre affectionné et respectueux

Reynaldo

(Date de sa réception à l'Académie de Belgique ?)

Très chère Winnie, si quelque chose veut me rendre plus légère la séance de réception, ce sera de faire ce voyage près de vous, sinon avec vous. Mais je pense souvent depuis que je suis académicienne, comme pensait la Princesse de Piémont avant son mariage ; elle se jetait parfois sur les genoux de la reine-mère et s'écriait, songeant à la cérémonie de mariage : "Si j'allais avoir une colique !"

Depuis votre lettre, je veux chaque jour vous répondre, mais je suis un peu noyée en ce moment. Cinq générales en huit jours, dont une à l'Odéon, et parfaitement semblable à une boîte de dragées de chez Seugnot - vous savez, ces images où il y a toujours trop de mauve comme quand Detaille peignait, - et l'autre au Français où il n'y a pas de couleur du tout.

C'est pour moi une chose étrange que d'occuper ce fauteuil d'Anna de Noailles. Je ne m'y fais pas facilement. D'abord parce que j'oublie à chaque instant qu'elle est morte. Sa mort m'étonne beaucoup plus que ne ferait sa rencontre par exemple, en haut de votre escalier, à l'entrée du salon où elle s'arrêtait, je crois, pour ne pas laisser voir sa fatigue. Puisque je devrai parler d'elle, c'est sur vous que je compte, chère Winnie, pour me dire d'elle des choses que je ne sais pas.

Il fait très beau sur "ma" terrasse. Mon Dieu, j'oubliais ! Le "journal" me délègue sur le "Normandie" avec l'agréable obligation de faire le premier voyage . Trajet - six jours de mer, ports retour - Ne viendrez-vous pas ? Ce sera dans la seconde quinzaine de mai. Sacha Guitry jouera tous les soirs sur le bateau. Que ne dirai-je pas pour vous séduire ? Je vous embrasse de tout mon coeur. Si vous êtes encore avec vos aimables neveux d'Arcachon, j'ose vous demander de les remercier et de les assurer de toute ma sympathie. Je suis toujours votre Colette.

 Monsieur,

J'apprends avec grand plaisir que vous viendrez à Paris vers le 15 juin, et je viens vous dire que je serai charmée si vous vouliez habiter chez moi pendant quelques jours.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que vous seriez tout à fait libre de vous occuper des affaires qui vous appellent à Paris - Je sais que votre temps sera très pris - mais je mets une chambre à votre disposition au cas où vous trouveriez quelques difficultés à vous loger - car Paris est très plein en ce moment.

Croyez, je vous prie, Monsieur, à tous mes meilleurs sentiments.

Pcesse Ed de Polignac.

3 juin 19

(vers le 29 janvier 1891 non daté)

Chère Princesse

Je suis très peiné de vous savoir encore souffrante et je vous supplie d’avoir la patience de bien vous soigner.

Malheureusement les fêtes pour le mariage de votre frère vont vous occasionner des fatigues et, peut-être, vous faire faire des imprudences dont il faudrait pourtant bien vous garder.

Ayez de la sagesse et pensez un peu à tous ceux qui pensent beaucoup à vous !

Ici nous sommes encore sous la bien pénible impression de l’événement que vous savez, si imprévu, si triste. Notre pauvre Mme Baugnies a été courageuse et énergique comme peuvent l’être les femmes dans certaines circonstances. Mais la fatigue morale et physique l’emportent maintenant. Sa petite figure si tirée, si maigre fait peine à voir ! Les qualités dont vous me parliez un jour et que vous avez si bien comprises, son intelligence, sa bravoure, et son esprit si ordonné à côté de son imagination, vont lui être maintenant bien utiles !

Heureusement ses fils sont-ils également bien doués et peut-on espérer que les difficultés ne lui viendront pas de ce côté.

Mille choses m’ont empêché de vous écrire depuis huit jours. Dans notre petit chez nous le souci d’Emmanuel est un peu moindre depuis lundi ou mardi : la fin de la dernière semaine nous avait apporté quelques nouveaux ennuis : mais tout semble bien mieux marcher de ce côté.

Donc je l’ai vu, ce Verlaine ! et je l’ai vu deux fois, car je suis retourné à son triste hôpital St Antoine, hier. Quel singulier, étrange, incompréhensible personnage ! Comment une créature humaine, si merveilleusement douée, peut-elle se complaire dans ce perpétuel aller et retour entre la brasserie et l’hospice ! où trouve t-il la philosophie d’accepter, de trouver tout naturel de vivre dans cette fade odeur de maladies et de remèdes, lit à lit avec des quelconques qui doivent lui être de faible ressource pour causer, dans la malpropreté écoeurante de ses draps et de son linge, sous le pénible règlement qui ne lui permet de recevoir d’amicales visites que deux fois par semaine, qui lui interdit la lampe ou la bougie et le tient dans le tremblotement d’une veilleuse depuis le crépuscule jusqu’au jour ! Quelles longues nuits !

Au physique la laideur même avec, cependant, beaucoup de douceur et de rare lumière dans de petits yeux bridés, chinois, enfoncés; une physionomie d’enfant sur une vieille figure.

Pour vous divertir, comme malade, j’ai fait pour vous deux portraits de lui que je vous envoie. Ce sont les premiers, à peu près, que je fais ! Peut être trouverez vous que lui ai donné surtout l’air canaille !!

J’espère que cela vous fera rire une demie-seconde et c’est tout ce que je désire ! Pour ce qui nous intéresse, et moi si vivement, il m’avait promis à ma première visite de travailler immédiatement : mais hier il n’avait encore rien fait ni rien décidé de ce qu’il ferait. Je lui ai apporté 100 frs espérant que ça le mettrait en train ! Il a paru fort content et m’a demandé de lui envoyer quelques livres de Dickens, en anglais, ce que je vais faire. En somme, mes visites ne paraissaient pas lui déplaire et j’espère bien que nous en tirerons le chef-d’oeuvre rêvé, s’il est encore susceptible de chef-d’oeuvre ! Dans tous les cas il m’a bien assuré, hier-encore, que le projet le charmait, qu’il y prenait un réel intérêt et qu’il vous était très reconnaissant de vouloir bien lui laisser toute latitude pour le sujet et la manière de le traiter.

J’ai vu un instant lundi Mme de Monteynard rue des Bassins : nous avons bien parlé de vous, mais, sans vous la Ligue ne parvient pas à se réunir !

Ce soir je dînerai rue Flachat et sans vous aussi, hélas ! A bientôt, chère Princesse, je voudrais bien vite savoir que vous allez mieux. Permettez-moi de vous assurer encore de toute ma reconnaissance et de mon dévouement très affectueux Gabriel Fauré

Vous avez dû, n’est-ce-pas, trouver 2 lettres de moi en arrivant à Paington ? A moins qu’une soit égarée, ce qui n’est pas important.

(mardi 7 (?) avril 1891non daté)

Chère Princesse,

J’espérais pouvoir vous donner des nouvelles de Verlaine, des nouvelles sérieuses, et chaque jour c’était une nouvelle déception ! Ah ! ce Café François Ier ! Verlaine y était toujours et toujours il venait d’en sortir quand j’arrivais ! Je suis convaincu qu’il se cachait de moi, n’ayant rien à me dire de nos projets. Enfin j’ai reçu ce matin un mot : il m’annonce qu’il a commencé ! Il m’attend jeudi soir : nous verrons bien et si la nouvelle est vraie je vous l’annoncerai tout de suite. Naturellement il me parle encore aujourd’hui de son extrême détresse : je lui apporterai cent francs jeudi, mais ne lui envoyez rien avant que je vous ai écrit de nouveau : Il est bon de s’assurer d’abord qu’il a réellement le désir de collaborer, bon d’attendre un commencement d’exécution.

Il me tarde bien d’avoir de vos nouvelles ! Je n’en ai eu, jusqu’ici, que par Mme Baugnies qui m’a envoyé de Suisse votre adresse. Avec les Roger Jourdain nous parlons sans cesse du beau, du délicieux projet de Venise ! nous en avons une folle joie d’avance ! Tous vos amis vont bien, à la dernière Société Nationale j’ai aperçu Mme de Monteynard : on jouait le nouveau quatuor de d’Indy dont l’andante est extrêmement réussi. J’aime aussi le morceau en forme de chant populaire. Mais le premier mouvement et le final me plaisent moins : ils sont secs et plus intéressants par le travail technique que par les idées. L’andante, au contraire, est très senti, très humain.

Emmanuel continue à prospérer ; les progrès de sa santé sont merveilleux. Vous savez que nous vous les devons et je vous assure que je ne l’oublierai de ma vie ! C’est vous qui avez aidé au miracle et qui êtes la bonne fée de mon fils !

Je vous prie de m’excuser si je suis bref aujourd’hui. J’ai une grosse migraine qui me brouille un peu les yeux et l’esprit ! Je vous écrirai vendredi après avoir revu Verlaine... M’écrirez-vous bientôt ?

Votre bien sincèrement affectionné et reconnaissant Gabriel Fauré

J’ai fait hommage de mon volume de mélodies à Mme la Duchesse de Camposelice en souvenir des bonnes soirées passées chez elle.

CONCERTS GOLSCHMANN

Administration

5, rue du Sergent Hoff  Paris XVIIe

 

Paris le 4 juillet 1922

Monsieur,

J’ai retenu la salle Gaveau pour huit concerts dont voici les dates : 30 nov., 21 déc., 11 et 25 janvier, 8 et 22 fév. 22 mars, et 12 avril. La salle se loue 900 frcs par concert (600 frcs + 300 frcs pour les 3 répétitions). Les dates me sont réservées, mais pour que la location soit ferme, il faut que je verse une avance de 50 %, c’est-à-dire 3 600 frcs.

Recevez, Monsieur, l’assurance de mes très distingués sentiments.

Vladimir Golschmann

La Treille muscate

 

Saint-Tropez,

 

Var

Très chère Winnie,

Votre lettre m'a touchée infiniment. On devrait tout cacher, sauf l'amour, ( et encore !) aux êtres qu'on aime. Et ne leur montrer qu'un édifice de chair solide, d'âme cristalline, de sourires et d'éternité. Pourtant, sans mentir, je puis vous dire que je vais mieux. Sans doute ne me faut-il que du repos. Mais ceci est une médication extravagante.

Hier une aimable surprise : Daisy Fellowes pousse ma grille et entre, venue à pied, légère, pareille à une jeune fille ! Vous pensez bien que nous l'avons reconduite à son parfait yacht, confortable merveille qui recélait, entre autres trésors, deux jeunes filles Fellowes inconnues de moi. La plus noire est superbe. Peut-être aurons-nous la bonne fortune de passer deux jours sur le "Sister Ann".

Très chère Winnie, j'espère votre arrivée, j'espère votre séjour en Provence. Les deux me sont bien nécessaires, car j'ai pris au cours de longues années deux habitudes qui ne sont contradictoires qu'à première vue: celle de me passer de vous et celle de compter sur vous ! Je vous embrasse et je ne cesse de penser que vous serez tout à fait, cette année, victorieuse de tout et de vous-même. Maurice Goudeket est respectueusement à vos pieds.

Colette.

Voeux

pour la Princesse

Edmond de Polignac

 

Princesse,

Ainsi que les pédicures habiles

de notre poésie préférée

j'aimerais me rendre à domicile

vous faire mes voeux de bonne année.

Bonne année! bonne année !

Minuit va sonner,

minuit sonne,

hélas ! Je ne puis en personne

vous remercier, vous embrasser,

vous dire : « je vous aime »,

puisque vous êtes partie,

('à quelle heure ? Quelle nuit ?)

me laissant blême

de jalousie

pour passer le nouvel an

dans le midi naturellement.

 

Ô fureur ! Ô rage !

Comme un oiseau dans sa cage,

ou comme un écureuil,

je tourne en rond,je piétine

en imaginant le paysage,

la plage (ô doux écueil

des poésies latines,

ô douce patrie des chanteurs)

ou vous passez loin de moi cette heure

des baisers et des voeux de bonheur.

 

Etre à minuit dans le midi,

pourquoi m'avoir fait cela ?

N'y a-t'il vraiment sur terre

d'autre endroit que celui-là

pour à minuit

lever son verre ?

N'y a t'il pas Verrières ?

Etre à minuit dans le midi !

Ah pour ne pas pleurer je ris !

 

A Verrières ce soir

les roses de fin d'année

sont les fées du noir

jardin, au bord des allées.

Un oiseau de nuit

vient de chanter minuit.

C'est un solitaire des espaces

tout chargé de souvenirs,

un valseur aux ailes lasses

d'avoir trop aimé le plaisir

de ses ailes, et qui sur ma fenêtre posé

regarde celle

qui va oser

sourire aux jours blancs de l'avenir.

 

Oiseau, bel oiseau,

fleurs d'hiver aux coeurs pleins d'eau,

parlez pour moi, portez mes voeux,

aidez mon coeur malheureux

à se faire entendre.

Dites lui que ma pensée est tendre,

et constante et fidèle ;

volez pétale, volez oiseau à tire d'aile.

 

Louise de Vilmorin

1er janvier 1937

Verrières.