102 bd Haussmann

Princesse

Il y a un temps infini que je veux vous voir. Mais vous n’êtes plus jamais à Paris. Les derniers temps, ne voyant plus d’amis communs qui pussent me renseigner, je croyais que le silence de votre téléphone tenait peut-être aux heures où je vous demandais et où vous étiez peut-être sortie pour dîner en ville. Mais voici que Reynaldo me dit que vous êtes dans les Pyrénées. Je vous écris à tout hasard, car il est déjà probablement trop tard pour ce que je veux vous demander, l’éditeur ayant donné le bon à tirer de mon volume, avant de partir pour l’Amérique, et l’imprimeur m’ayant refusé des corrections que je jugeais nécessaires. Malgré cela, il est possible qu’une dédicace, prenant une page à part, puisse être ajoutée, même le volume fait. Je me permets donc de vous demander votre avis, sans être certain de pouvoir en profiter : je comptais faire paraître tous les volumes de mon Swann ensemble, et pour des raisons que je comptais vous expliquer, je voyais des inconvénients à les dédier à la mémoire du Prince.

En réalité, en restant dans la vérité du livre et des faits, c’eût été fort bien. Mais vous avez un ami qui est mon ennemi, et j’ai un ami (qui ne sera plus longtemps un ami, pour des raisons où vous n’êtes pour rien) avec lequel vous êtes brouillée. Or je craignais qu’ils ne tâchassent à l’occasion de cette dédicace de renouveler les mauvais sentiments injustifiés que vous avez eus autrefois à mon égard. L’un d’eux eût été d’autre part heureux, s’il avait pu feindre de trouver quelque ressemblance entre un personnage de mon livre (ressemblance qui n’existe à aucun degré) et le Prince. Car cette fois, on n’eût pas pu, comme pour un ancien article, dire que c’était pour vous que je n’étais pas aimable. Il n’y a pas dans les cinq volumes de Swann une seule femme qui, de si loin que ce soit, ait un rapport quelconque avec vous. Aucun personnage ne rappelle non plus, même dans la plus faible mesure, le Prince. Mais comme l’un - entièrement différent du Prince, tout l’opposé de lui - est un grand seigneur qui a le goût des choses d’art, la dédicace eût pu, non pas induire en erreur, mais servir de prétexte et donner à deux personnes l’occasion de mentir sciemment. Or, quelqu’admiration que j’aie pour votre caractère, (je l’égale à votre esprit, ce qui n’est pas peu dire) j’ai gardé d’autrefois l’impression peut-être inexacte et que vous m’excuserez en tout cas de dire franchement, que vous vous laissez quelquefois tromper par les méchants.

Bref pour toutes ces raisons, et peut-être moins pour la peine que j’aurais à être de nouveau brouillé avec vous, que pour celle, plus grande encore, que le nom du Prince fût prononcé autrement qu’avec la piété qui sied, je trouvais plus sage de m’abstenir. D’ailleurs le temps ne pressait pas ; cinq volumes à corriger, alors que les imprimeurs font défaut et que les éditeurs ne viennent pas, cela me laissait tout le temps de causer avec vous. Mais voici qu’à la demande de mon éditeur, et en même temps qu’un recueil d’articles, le 2e volume de Swann paraîtra séparément, et les trois derniers plus tard, ensemble. Or, ce second volume : « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » ne me semble pas, même en essayant pour un instant de me faire l’âme du plus impudent médiseur, pouvoir fournir un prétexte quelconque. Il commence par la description d’un diplomate genre Cambon (M.de Norpois). Puis le petit garçon du 1er volume, devenu adolescent, va chez M. Swann, aime Gilberte, est malheureux par elle ; longues pages sur le salon Swann, M. Cottard, etc.. Puis Balbec où on entrevoit M. de Charlus (c’est-à-dire ce qui a paru dans la Nouvelle Revue Française) et n’est pas un sixième du volume. Enfin les jeunes filles en fleurs, des jeunes filles sportives que le petit garçon rencontre à Balbec (ceci n’était pas dans la N.R.F.) et de chacune desquelles il s’éprend successivement. Vraiment je crois que les objections que je vous disais tout à l’heure, ne peuvent pas se poser pour ce volume-là. D’autre part il ne me semble pas tout à fait indigne d’être dédié à la mémoire du Prince. Naturellement j’aimerais mieux pouvoir lui dédier, et avoir écrit, La Chartreuse de Parme ou les Frères Karamasov. Mais on ne peut donner que ce qu’on a. Or c’est ce que j’ai de moins mal. Je crois que quand les cinq volumes auront paru, ce second-là qui au premier abord fait l’effet de ce qu’on appelle en art militaire une opération excentrique, prendra une certaine signification. S’il est alors lu et aimé par des êtres qui n’ont pas connu le Prince et par lesquels il eût mérité d’être admiré, il me serait précieux que son nom fût là. (« Je lui donne ces vers afin que mon nom Aborde heureusement aux époques lointaines »).

Je vous saurais beaucoup de gré, Princesse de me répondre immédiatement (un immédiatement qui sera peut-être déjà un trop tard). Ne prenez pas la peine de me donner vos raisons, dites-moi oui ou non. Surtout ne me dites pas « oui » pour me faire plaisir. Je ne veux pas dire par là que je n’aurais pas un grand plaisir à dédier ce livre au Prince, et vous pensez bien que n’y voyant plus clair, n’écrivant aucune lettre, je ne vous en adresserais pas une de dix-huit pages si je n’attachais pas de l’importance à cela. Mais enfin il est préférable que vous fassiez abstraction de mon plaisir et que vous jugiez d’une manière objective. Je n’ai encore jamais eu et n’aurai probablement jamais l’occasion de dédier un livre à Monsieur France qui a écrit une préface pour mon premier ouvrage, ni à tant d’autres qui ont eu mille bontés pour moi. C’est vous dire que je ne serai pas « à court » de dédicaces, si je décide d’en inscrire en tête de certains volumes, et même en m’en tenant aux dédicaces qui s’imposent à moi par la reconnaissance que je dois à des maîtres et à des amis. N’hésitez donc pas, si vous voyez l’ombre d’un inconvénient à ce que je dédie ce livre au Prince, écrivez-moi : non ; si c’est oui, le télégraphier serait peut-être plus sûr. Il y aurait une autre solution qui serait peut-être la meilleure et à laquelle je pense seulement au moment de finir. Ce serait de laisser paraître « A l’ombre des jeunes filles en fleurs « sans dédicace. Vous liriez le livre, et ainsi, en connaissance de cause, quand il y aurait lieu d’effectuer un 2e tirage du livre (c’est-à-dire vers la 3e édition) on ajouterait la dédicace si vous l’aviez jugée opportune. J’ai bien en ce moment des épreuves à peu près exactes de ce livre et vous auriez tout le temps de les lire, car le volume tout prêt ne sera pas mis en vente avant un certain temps surtout si j’en donne une partie en feuilleton, dans un journal. Mais, même non mis en vente, il sera imprimé entièrement, on n’y pourra plus rien changer, c‘est peut-être déjà trop tard. De plus, à cause de cette question de feuilleton possible, il me faut garder les épreuves pour le journal. Princesse, je m’aperçois qu’il y avait quelque chose d’écrit au dos de cette page. Excusez-moi donc de ne vous envoyer qu’une demie feuille et veuillez agréer mes respectueux hommages, Marcel Proust.

157, boulevard Haussmann

Princesse,

J’ai trouvé en revenant de la campagne le plus charmant souvenir.

Votre pensée me touche tellement, tellement...

Et me plaçant résolument à un plan inférieur, je veux tout de suite ajouter que ce cadeau me cause un pénétrant plaisir.

Depuis si longtemps, je cherchais un cachet qui pût demeurer en évidence sur une table de laque. Et je ne rencontrais que des objets de forme odieusement utilitaire et enrichis de ces mélancoliques petits attributs d’un goût exquis, de couleur hideuse, qui, aux heures de grand abattement prennent une apparence si étrangère, si hostile et semblent narguer notre misère intérieure.

Mais vous, Princesse, avec la sûreté du génie, vous avez su, et sans une hésitation, je le jurerais, choisir un cachet de rêve, transparent, pur, ailé, une petite vision d’artiste fixée dans le verre.

Je sens que je considérerai toujours avec une profonde confiance, avec beaucoup d’amitié émue ce petit illi d’air qui voudrait je crois s’envoler par-dessus les toits et arriver en même temps que les lettres d’amour, pour sceller les serments éphémères , qui bouillonnent sous l’enveloppe et sous la cire.

Princesse, je suis désespéré de n’être pas libre dimanche, mais, si vous me le permettez, je vous téléphonerai et vous demanderai de m’accorder prochainement la joie de causer avec vous. Je vous supplie de croire, je veux que vous sachiez que je vous admire profondément pour tout ce que vous valez et que tout le monde reconnaît, pour tout ce que vous pouvez être et qui est si beau et si émouvant et que je sais. Souffrez, Princesse, que je mette à vos pieds l’hommage de ma fidèle amitié consciente (?) et toute dévouée et de mon respect profond.

Henry Bernstein

Hélas! hélas!...  Heureux ceux qui ont un coeur fidèle : je les jalouse. (Ceci est une confidence attristée et que vous garderez pour vous, je le sais)

(juin 1894 ? non daté Brouillon de lettre ?)

Mon cher Fauré

Je vous ai écrit de Paignton il y a quatre ans une lettre très simple que vous avez peut-être conservée et dans laquelle je vous demandais de me faire une oeuvre sur un poème choisi par nous, et je vous proposais de vous remettre 25 000 frcs pour ce travail. Je retrouve ici à Paignton la lettre pleine de reconnaissance et d'enthousiasme que vous m'avez écrite pour accepter ma proposition qui me semblait alors (d'après votre lettre) inspirée.

Vous en parliez comme d'un grand bonheur et il vous tardait, disiez-vous, de vous mettre au travail pour composer une oeuvre "qui vous appartiendra bien complètement". Depuis, que sont devenus vos projets ou plutôt vos engagements. De mon côté je les ai remplis presqu'entièrement, confiante dans le zèle que vous témoigniez. Je n'ai pas attendu que vous...

...Après un long pourparler avec Bouchor, Samain, vous m'écrivez enfin que vous avez commencé quelque chose, mais peu de temps après vous renoncez à votre projet de Buddha. Alors, en voulant vous laisser toute liberté, je vous propose d'abandonner définitivement le poème de Samain et de me faire une autre oeuvre plus à votre goût. Depuis cette époque, j'ai attendu que vous m'apportiez un nouveau projet ou que vous me reparliez de nos conventions - sujet de tant de conversations- mais vous ne m'en avez plus rien dit et c'est ainsi que s'échouent tous nos projets merveilleux. Et l'accomplissement de l'engagement que vous aviez pris si joyeusement devient une chose pénible - (ce que je croyais être une source de repos) -

J'avoue que je ne comprends pas le pourquoi et le comment de ce changement. Si vous n'aviez pas fait d'autres oeuvres depuis que vous êtes formellement engagé vis à vis de moi, je comprendrais encore, mais ce n'est pas le cas. Ce que je vous écris. je ne charge aucune tierce personne de vous parler de ceci. Nous sommes assez liés pour que je puisse vous parler franchement comme lorsque je vous ai écrit la première fois. Je voudrais savoir ce que vous comptez faire. Voulez-vous me faire une série de mélodies sur des poèmes quelconques ? Choisissez la forme d'oeuvre qui vous conviendra, mais décidons quelque chose. C'est une grande mélancolie de sentir combien nos actions les plus sincères et apparemment les meilleures tournent contre nous et de savoir que ce que je croyais être une source de repos, une occasion rare de faire une oeuvre libre ne devient qu'une source de malentendus et de discussion, pour moi tout particulièrement douloureuse? Vous savez toute mon admiration et mon amitié. j'ai voulu vous donner une preuve de l'une et de l'autre...

 

Madame,

Je viens vous prier d’agréer mes plus sincères remerciements pour l’excellente audition de mon Trio, que vous avez bien voulu donner dimanche dernier. Je sais quel sanctuaire de bonne musique est votre salon, et j’en suis d’autant plus flatté que mon oeuvre y ait été aussi bien accueillie.

Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes hommages les plus respectueux,

Albert Roussel

Paris 31 janvier 1906 

7 jan 1904

100 boulevard Maillot

Neuilly s/Seine

Madame,

Je (?) bien que dès le premier (moment ?), je vous ai offert la Mort de Venise. Permettez-moi de vous donner un livre assez italien, mais où manque le jardin Eden. Grâce à vous, je pourrai le joindre à une prochaine édition. Si vous avez le temps; regardez la petite brochure sur ( ?) : C'est assez tragique, un peu dans le goût des faits divers de la Renaissance italienne. Le thème fait tout l'intérêt.

Daignez agréer, madame, je vous prie, les plus respectueux hommages de votre dévoué serviteur

Barrès

(sans date)

 

9, rue de Beaujolais

 

Louvre 68-56

Chère Winnie, j'ai une angine et 38,5. Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui à Neuilly. Mais si je pouvais vous voir je vous confierais l'embarras et l'espoir où je suis. Mais j'ai plus de courage en écrivant, surtout en profitant de la fièvre.

Voici. Edmond de la Gandara, Lina Cavalieri et moi nous voudrions acheter cette maison que j'habite. Elle coûte 1 200 000 francs. Ce sont deux très braves types, qui me laisseraient habiter le magnifique et soleilleux premier étage. Encore faut-il que je puisse l'acheter. Il me manque une partie de la somme, car je ne pourrais réaliser que cent cinquante mille francs (c'est, hélas la moitié !) je suis extrêmement honnête garçon, je gagne en ce moment, tous les ans, pas mal d'argent, et je pourrais le rendre par annuités, et même vite, et nous avons une option de 15 jours à dater du 1er avril. Lina Cavalieri prend deux étages, le 2ème et le 3ème. Je n'aurais pas cru que j'oserais vous traiter autrement que mon amie la plus chère, c'est-à-dire que j'étais fière de ne vous rien demander. Excusez-moi, et gardez-moi toute votre affection. Cela s'est fait si vite que je perds, vous voyez, ma retenue et mon sang-froid. Il n'y a rien de pareil à cet appartement de trois pièces, qui sent le parquet de chêne et le soleil ! Chère Winnie, je suis tendrement à vous.

Colette

Je puis encore vous proposer ceci : que vous achetez l'étage, et que je vous paie (c'est M. Hériard, le propriétaire actuel, qui me donne les chiffres) dix-huit mille francs de loyer. Il dit que c'est équitable ?

Pardon pour les ratures et surcharges !

Dearest old Winnie,

Venez mardi à 6h, comme cela nous serons seules, nous pourrons causer tranquillement. Vous savez quelle profonde amitié j’ai pour vous, vous êtes parmi les souvenirs pieux de mon coeur.

Anna.

16 août 94

Il faut, chère Princesse, que vous me pardonniez le retard que j’ai mis à répondre à votre aimable lettre qui m’a suivi de Plombières à Bâle, et que je n’ai reçue qu’en rentrant à Paris, où nous sommes depuis quelques jours. Tout en m’abrutissant, les eaux m’ont fait le plus grand bien, et ma santé est en ce moment excellente. Je continue à l’améliorer en faisant de la bicyclette dans le Bois désert. A vous cette histoire :

Il y a un mois, la veille de mon départ, j’étais allé rendre une visite à l’Ange de la rue Christophe Colomb. Là, je lui fis tous mes compliments sur la façon dont son éditeur lançait son livre, à propos d’un article paru quelques jours avant dans Le Figaro sous la signature de Davenay, je crois. Alors, elle me dit : « C’est une infamie! Cet article est de Barrès, il est désolé, il m’a dit qu’on avait du faire cela pour ne pas froisser Philippe Gille, et qu’il avait reçu à ce sujet un mot de Calmette lui expliquant la chose, et je suis navrée parce que j’avais annoncé à tous mes amis que j’allais avoir un article de Barrès, alors on m’a dit : « Nous avons lu un article dans le Figaro, mais il n’est pas de Barrès... » Tout cela est stupide, ennuyeux. Vous, tâchez de me savoir... 

Entre M. Barrès. Baise-main. On s‘asseoit.- Silence. (Elle) -  Je racontais à M. Forain la chose inique dont vous êtes victime ; il est de mon avis : vous ne devez pas, pour vous même, laisser passer çà... 

(Lui) - Vous avez reçu Madame, la lettre que Calmette m’avait adressée ? 

 - « Oui. »

(Moi à lui, et de fort bonne foi) - C’est tout de même extraordinaire qu’on se soit permis cette impertinence vis à vis de vous... Pareille chose m’arriverait pour un dessin, je vous assure que je me fâcherais.

- M. Forain a raison. Vous ne devez pas laisser passer çà. 

Là-dessus, je prends congé.

Deux heures après, j’étais au Figaro.  Vous savez,  dis-je à Calmette,  qu’Ossit est furieuse, qu’elle comptait sur du Barrès signé Barrès et qu’on lui a donné du Davenay, que du Davenay signé Barrès aurait peut-être fait son affaire, mais que du Barrès signé Davenay, pour elle, cà n’existe pas.  Alors Calmette eut un bon sourire. Je comprends ! fis-je. Et lui de m’expliquer que c’était M. Barrès lui-même qui avait tenu à signer son article Davenay pour des raisons tout à fait intimes et conjugales ; qu’alors mon Dieu, c’est bien simple, il avait été convenu que lui, Calmette, - dans un petit mot cordial -, mettrait en avant la susceptibilité de Philippe Gille. Et l’Ange a cette lettre dans ses pièces à conviction.

Voilà, je pense, un bon bol de bon bouillon de culture du Moi, que notre pauvre Baronne a pris à la cuillère.

Naturellement, Calmette m’ayant prié de n’en rien dire à la baronne, elle ignore tout. Lisez cette histoire au Prince pendant une averse, et croyez-moi, chère Princesse, bien amicalement votre tout dévoué

Forain

Ma femme vous envoie ainsi qu’au Prince ses meilleurs souvenirs. Il est bien convenu, n’est-ce-pas qu’Ossit ne doit rien savoir.

Voeux

pour la Princesse

Edmond de Polignac

 

Princesse,

Ainsi que les pédicures habiles

de notre poésie préférée

j'aimerais me rendre à domicile

vous faire mes voeux de bonne année.

Bonne année! bonne année !

Minuit va sonner,

minuit sonne,

hélas ! Je ne puis en personne

vous remercier, vous embrasser,

vous dire : « je vous aime »,

puisque vous êtes partie,

('à quelle heure ? Quelle nuit ?)

me laissant blême

de jalousie

pour passer le nouvel an

dans le midi naturellement.

 

Ô fureur ! Ô rage !

Comme un oiseau dans sa cage,

ou comme un écureuil,

je tourne en rond,je piétine

en imaginant le paysage,

la plage (ô doux écueil

des poésies latines,

ô douce patrie des chanteurs)

ou vous passez loin de moi cette heure

des baisers et des voeux de bonheur.

 

Etre à minuit dans le midi,

pourquoi m'avoir fait cela ?

N'y a-t'il vraiment sur terre

d'autre endroit que celui-là

pour à minuit

lever son verre ?

N'y a t'il pas Verrières ?

Etre à minuit dans le midi !

Ah pour ne pas pleurer je ris !

 

A Verrières ce soir

les roses de fin d'année

sont les fées du noir

jardin, au bord des allées.

Un oiseau de nuit

vient de chanter minuit.

C'est un solitaire des espaces

tout chargé de souvenirs,

un valseur aux ailes lasses

d'avoir trop aimé le plaisir

de ses ailes, et qui sur ma fenêtre posé

regarde celle

qui va oser

sourire aux jours blancs de l'avenir.

 

Oiseau, bel oiseau,

fleurs d'hiver aux coeurs pleins d'eau,

parlez pour moi, portez mes voeux,

aidez mon coeur malheureux

à se faire entendre.

Dites lui que ma pensée est tendre,

et constante et fidèle ;

volez pétale, volez oiseau à tire d'aile.

 

Louise de Vilmorin

1er janvier 1937

Verrières.