Métamorphose symphonique

Publié dans Manifestations

Mahler, première symphonie

Ce soir, au programme, la Symphonie n° 1 de Gustav Mahler, dans une version réduite pour petit orchestre. Le succès de cette œuvre (célèbre pour sa marche funèbre sur le thème de Frère Jacques fut loin d'être immédiat. Entreprise après les deux premières compositions de Mahler pour voix et orchestre, le Klagende Lied et les Lieder eines Farendes Gesellen, elle inaugure une alternance régulière, chez ce musicien, entre les cycles de lieder et les symphonies. Elle signe également un destin partagé entre les succès de chef d'orchestre et le désir de s'imposer comme compositeur.

De fait, Gustav Mahler, à l'époque de la première symphonie, apparaît surtout comme un jeune chef parmi les plus brillants. Il s'est fait remarquer par son adaptation d'un opéra-comique de Weber inachevé, Die Drei Pintos. Nommé à la tête de l'opéra de Budapest, il dirige désormais une grande maison musicale ; et c'est dans cette ville que voit le jour sa première symphonie, esquissée depuis plusieurs années.

Cette composition mêle à la musique certains éléments poétiques, philosophiques, et même autobiographiques. Elle fait suite à la liaison amoureuse de Mahler avec Marion von Weber, femme de Karl von Weber, le petit-fils du compositeur des Drei Pintos. Un mélange d'amour pour cette femme, de désespoir devant cette liaison impossible, et de sentiment de trahison vis à vis de son ami Karl semble avoir nourri l'élan créateur de Gustav qui reprend également certains éléments de son précédent cycle de lieder. Créée initialement sous le titre de « Poème symphonique », cette composition, nous dit Mahler, pourrait s'appeler « La vie ». Elle illustre l'existence d'un être « que la jeunesse a comblé de toutes les merveilles de la terre » mais à qui « les premiers souffles de l'automne reprendront sans pitié tout ce qu'il a déjà reçu. »

La version initiale se divise en deux grandes parties. La première, celle de l'éveil à la vie, regroupe les trois premiers mouvements ; la seconde, celle de la chute, inclut les deux derniers mouvements et commence par la marche funèbre. Mahler pense alors qu'il n'aura aucun mal à se faire jouer et il mise sur le succès de sa symphonie : « Dans mon inconscience totale, j’avais alors écrit une de mes œuvres les plus hardies, et je pensais encore naïvement qu'elle était d'une facilité enfantine, qu'elle allait plaire immédiatement et que j'allais pouvoir vivre de mes droits d'auteur. »

La symphonie se voit pourtant refusée par deux grands chefs, Hans von Bulow et Herman Levi, et c'est Mahler lui même qui dirige la création à Budapest, le 20 novembre 1889, avec un succès plus que mitigé. Certains critiques dénoncent une « harmonie d'une simplicité choquante », un « vacarme assourdissant de dissonances atroces », sans parler d'une « absence de goût monstrueuse ».

Mahler révisera plusieurs fois sa partition. En 1893, à Hambourg, elle devient : Titan, poème musical en forme de symphonie. Le titre fait référence à un roman de Jean Paul décrivant un héros qui tente de résister par sa vie intérieure à la cruauté d'un monde pernicieux. Puis Mahler supprime un mouvement et donne la version actuelle en quatre parties. Il ne rencontrera toutefois le succès que plus tard avec sa deuxième symphonie. Soutenue dès ses débuts par Richard Strauss, la première s'imposera peu à peu au répertoire comme une des plus populaires, par son langage encore romantique, sa mélancolie déjà très Mahlerienne, son utilisation littéraire de mélodies et de motifs assimilés à des souvenirs, ses éléments de musique populaire, ses côtés rugueux et dissonants.

Le succès de Mahler sera plus tardif en France. Le 17 avril 1910, le compositeur dirige au Châtelet sa deuxième symphonie. Au milieu du concert, plusieurs musiciens illustres – Debussy, Dukas, Pierné – se lèvent et sortent pour marquer leur ennui... si l'on en croit le récit d'Alma Mahler qui brodait la douloureuse légende de son mari. En réalité, l'illustre chef d'orchestre et compositeur viennois compte à Paris beaucoup d'amis, à commencer par Rodin. Mais son art tourmenté a quelque chose d'incongru, qui paraît lourd dans la France de la Belle Époque, vouée aux séductions en demi teinte. Le critique musical Willy résume le côté allemand de la musique allemande, les français préfèrent la modernité de Richard Strauss qui fait frémir Paris. Ses jeux colorés de paysagiste musical ne sont pas tellement éloignés de l'esprit impressionniste.

C'est au lendemain de la seconde guerre mondiale, par le biais des chefs austro-allemands exilés aux États Unis, comme Bruno Walter, que commence la véritable gloire de Mahler. En France, les passages à Paris de Georg Solti dans les Kindertotenlieder, d'Otto Klemperer dans la neuvième symphonie ou de Leonard Bernstein dans la troisième mobilisent les passionnés. La lumière viennoise vient également d'Italie. En 1971, Luchino Visconti, dans Mort à Venise, met en scène un compositeur prénommé... Gustav. La musique contribue largement à l'émotion. L'adagietto de la cinquième symphonie devient l'emblème d'une nouvelle sensibilité artistique.

On découvre chez Mahler une modernité de la mélancolie – quand la modernité parisienne se voulait plutôt ludique. Le monde austro-allemand fascine les intellectuels qui opposent désormais la profondeur germanique à la futilité française. Gustav Mahler y ajoute un élément psychanalytique, lui qui a consulté le docteur Freud. Quelle figure d'artiste plus moderne, au moment où la société se précipite chez les analystes ! Les tourments de chacun trouvent un écho direct dans une œuvre où se mêlent ivresse, détresse, enchantement, souvenirs d'enfance et hantise de la mort.

Un siècle après sa mort, Gustav Mahler est le musicien emblématique de notre époque fascinée par ces mélanges de mélancolie, de musique populaire, de sentimentalité et de dissonances. Le compositeur autrichien Klaus Simon a réduit sa première symphonie pour petit orchestre, comme l'avait déjà fait Arnold Schönberg. Mais la version de Klaus Simon pour trente-quatre musiciens est plus proche de l'original, et utilise tous les instruments de l'orchestre original, sauf les trombones. C'est comme une version resserrée de la partition.

Benoît Duteurtre

Gustav Mahler (1860-1911)

Symphonie n°1 Titan en ré majeur (1888)

Transcription pour ensemble de chambre de Klaus Simon (2008)

  • Langsam. Schleppend
  • Kräftig bewegt, doch nicht zu Schnell
  • Feierlich und gemessen, ohne zu schleppen
  • Stürmisch bewegt

Interprètes

L’Atelier de musique / Secession orchestra

  • Elena Mineva, Hector Burgan, Alexandre Pascal, Shuichi Okada, Mila Tzankova, Thibaut Maudry, Clémence de Forceville, Maud Grundmann violon
  • Manuel Vioque-Judde, Cécile Marsaudon, Vladimir Percevic, Thomas Bouzy alto
  • Louis Rodde, Clément Peigne, Dima Tsypkin, Adrien Bellom violoncelle
  • Benoît Levesque, Alexandre Baile, Benjamin Thabuy contrebasse
  • Julien Vern, Mathilde Caldérini flûte
  • Rémi Grouiller hautbois
  • François Tissot, Bertrand Laude clarinette
  • Mehdi El Hammami basson
  • Alexis Crouzil, Maxime Tomba cor
  • Pierre Favennec trompette
  • Frédéric Guérouet accordéon
  • Vincent Buffin harpe
  • Jacques Comby piano
  • Guillaume Le Picard percussions
  • Clément Mao-Takacs direction

Gustav Mahler jeunex400Gustav Mahler (1860 - 1911)

Compositeur, pianiste et chef d’orchestre autrichien

Situé à la période charnière du XIXe et le XXe siècle, Gustav Malher initie la transition vers le post-romantisme et le modernisme. Le compositeur autrichien bouleverse le genre symphonique et devient l’un des symboles du romantisme exacerbé.

Issu d’une famille juive modeste, Gustav Malher étudie au Conservatoire de Vienne où il suit notamment les cours d’harmonie de Robert Fuch et de composition de Franz Kenn, c'est à cette occasion qu'il rencontre Bruckner. Mahler occupe ensuite différents postes de chef d’orchestre et de directeur musical en Europe centrale et en Autriche. Son génie de l'orchestration est remarqué lorsqu’il dirige Mozart, Beethoven et Wagner à l’opéra de Prague, salle qu'il quitte en raisons de conflits avec l'administration et les musiciens. Sa nomination comme directeur musical de l’opéra de Vienne, capitale alors en pleine ébullition artistique, constitue l’apogée de sa carrière. Dans le désaccord qui oppose les conservateurs (Brahms) aux progressistes (Wagner), Gustav Mahler choisit son camp, celui de Wagner qui le fascine par la révolution musicale qu'il porte. Victime d’antisémitisme malgré sa conversion et son épanchement pour le mysticisme catholique, il quitte Vienne et fini sa carrière à l’orchestre philharmonique de New York.

Par leurs dimensions monumentales, la démesure de l’effectif orchestral, la volonté d’embrasser un monde, les symphonies de Mahler constituent des chefs d’œuvre du romantisme. Jouant sur les contrastes entre trivialité et gravité, il excelle dans l’écriture contrapuntique, libre, dissonante et de plus en plus audacieuse.
De son vivant, c'est davantage son talent orchestral que son génie de compositeur qui sera célébré. Par l’évolution subtile de principes à laquelle son œuvre participe, il influence notamment Schönberg ou Chostakovitch.

L’œuvre de Mahler en 6 dates :

• 1884-1885 : Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon Errant)
• 1888-1896 : Symphonie numéro 1 Titan
• 1888-1894 : Symphonie numéro 2  Résurrection
• 1901-1904 ; Kindertotenlieder (Chants pour des enfants morts)
• 1903-1904 : Symphonie numéro 6 Tragique
• 1908-1909 : Das Lied von der Erde (Le Chant de la Terre)

La vie de Mahler en 6 dates :

• 1883-1885 : second Kapellmeister à l’Opéra de Kassel, il y rencontre Johanna Richter à qui il dédie les Lieder eines fahrenden Gesellen
• 1886 : Il dirige à l’opéra de Prague des représentations de Mozart, Gluck, Beethoven et Wagner
• 1888-1891 : directeur musical de l’Opéra Royal de Budapest
• 1897- 1908 : Il dirige l’opéra de Vienne
• 1901 : il épouse Alma Schindler
• 1908 : Il dirige au Metropolitan Opera de New York

 (d'après la biographie publiée par francemusique.fr)

Mahler signature


Clément Mao-Takacs direction

Diplômé du Conservatoire national supérieur de musique de Paris ainsi que de l'Accademia Chigiana de Sienne, Clément Mao-Takacs est lauréat du festival de Bayreuth et a reçu le prix "Jeune Talent" 2008 décerné par la fondation del Duca de l’Institut de France.

Sa carrière de chef d’orchestre commence très jeune puisque c’est à l’âge de quinze ans qu’il dirige son premier concert à la salle Gaveau. Il devient l’assistant de Janos Komives à l’opéra national de Budapest ainsi que pour plusieurs productions et enregistrements en France. Il est ensuite engagé par le directeur musical de l’opéra de Rome, Gianluigi Gelmetti, dont il sera l’assistant durant cinq années. Il a été invité par la Camerata Strumentale « Città di Prato », l’ensemble à vents du Conservatoire national supérieur de musique de Paris, le festival Orchestra de Sofia, les ensembles Aquilon et Initium. Parallèlement, il reprend la direction musicale de l'orchestre Sérénade.

Il fonde en 2011 Secession Orchestra, dont il assure la direction musicale et artistique.

Il est le dédicataire et le créateur de nombreuses œuvres de Bargielski, Ballereau, Komives, Feldman, Sikorski, Svensson, Letouvet, Adams, Saariaho, et programme régulièrement des œuvres rares. Très proche de la musique de Kaija Saariaho, il a dirigé les créations de la version de chambre de La Passion de Simone aux festivals Melos-Ethos (Bratislava - Slovaquie), Codes (Lublin – Pologne), à Saint-Denis (festival en la basilique-cathédrale) et Clermont-Ferrand (La Comédie - Scène Nationale). Il en dirigera en avril 2015 à Rome la création italienne, ainsi qu’à Copenhague en 2016.

Clément Mao-Takacs vient d’enregistrer la pièce Adieu de Stockhausen (Crystal Classics), ainsi qu’un disque consacré à Jacques Ibert (Timpani) qui vient de recevoir cinq diapasons par le magazine éponyme.

Clément Mao–Takacs poursuit aussi une carrière de pianiste, soliste et chambriste. Il accompagnera la soprano Omo Bello dans le cadre de la tournée européenne Rising Star, durant la saison 2014/2015.

Également compositeur, Clément Mao–Takacs écrit principalement pour voix et pour orchestre. Il réalise également de nombreuses orchestrations. Il possède un DEA de littérature comparée, achève un doctorat en arts du spectacle et publie régulièrement textes et articles.

Son orchestre, le Secession Orchestra est cette année associé à des jeunes chambristes pour former L’Atelier de musique, orchestre du festival de Pâques de Deauville.


Secession Orchestra

Secession Orchestra est une formation d'élite composée d'une quarantaine de musiciens. Placé sous la direction musicale et artistique de Clément Mao-Takacs, cet orchestre privilégie le répertoire des XXe et XXIe siècles, travaillant avec les compositeurs de son temps, multipliant les collaborations et les passerelles entre les arts.

Salué par la critique comme par le public pour son excellence, Secession Orchestra propose depuis quatre ans une programmation ambitieuse et exigeante : à partir des figures tutélaires de Debussy et Mahler, ils interprètent Bartók, Kodály, Berg, Schönberg, Webern, Reger, Ravel, Falla, Mompou, Chabrier, Holmès, Viardot, Komives, Adams, mais aussi Liszt, Wagner et Mozart.

Secession Orchestra s’est produit en France et en Europe aux festivals Lisztomanias, aux Tons Voisins, Maestri & Bambini, Bougival, Nohant, CIMA, Floréal et aux Rencontres musicales de Calenzana. Presque systématiquement réinvité,  Secession Orchestra sera en 2015 l’hôte de nombreux festivals Deauville, Métis (Saint-Denis), Épau, Classique au vert, Novalis (Croatie).

Depuis 2013, Secession Orchestra collabore régulièrement avec la compagnie de théâtre musical La Chambre aux échos et crée en Europe de la version de chambre d'un opéra de Kaija Saariaho La Passion de Simone au festival Melos-Ethos (Bratislava, Slovaquie), Codes (Lublin, Pologne), à Clermont-Ferrand et au festival de Saint-Denis.

Secession Orchestra travaille régulièrement avec des solistes de renom – tels Renaud Capuçon, Gérard Caussé, Jean-François Heisser, Denis Pascal – et de nombreux artistes lyriques. Les concerts-lectures sont une autre spécialité de Secession Orchestra : soigneusement conçus et pour des comédiens tels Charles Berling, Michel Fau, Brigitte Fossey, Antoine Duléry, Didier Sandre, Laurence Cordier, Renan Carteaux.

Considérant tout acte culturel comme un acte social, Secession Orchestra choisit de repenser la forme du concert classique à travers des programmes-concepts, de réinventer le lien entre musiciens et public au cœur de la cité, et s’impliquer activement dans la formation du public de demain à travers de nombreux projets à caractère didactique et pédagogique, dont les Musicales de Bretonneau, qui se déroulent en hôpital, des concerts et ateliers en établissements scolaires ou en collaboration avec des institutions (Philharmonie de Paris) et l’Université Populaire en partenariat avec la Mairie du 18e arrondissement de Paris.

Depuis quatre années consécutives, Secession Orchestra reçoit le soutien de la fondation La Poste et de son cercle de mécènes privés. Depuis 2014, ils sont en résidence à la Fondation Singer-Polignac.


L'Atelier de musique

L’Atelier de musique, orchestre du festival, réunit à chaque festival de Pâques de Deauville et autour de quelques aînés les chambristes les plus prometteurs de la nouvelle génération. Loin d’être novices dans le domaine orchestral, ils ont tous vécu des expériences marquantes au sein des académies Karajan et Ozawa, avec l’orchestre français des jeunes, l’orchestre de la communauté européenne, l’orchestre des festivals de Verbier et Lucerne, au Gustav Mahler Chamber Orchestra sous la direction des plus grands chefs : Seiji Ozawa, Bernad Haitink, Pierre Boulez, Dennis Russell Davies, Claudio Abbaso, Daniel harding, John Eliot Gardiner, Charles Dutoit, James Levine.

Avec ou sans chef et toujours associé à un ensemble constitué - cette année le Secession Orchestra après le quatuor Ebène, les ensembles Initium, Desmarest et l’Escadron volant de la Reine - L’Atelier de musique s’offre chaque printemps le plaisir d’explorer des grandes pages orchestrales de Bach, Mozart, Beethoven, Mahler et Bartók.