Les années 20

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Après la disparition de son mari, la princesse consacre toute son énergie et tout son temps à la musique. Paris dans les années vingt était encore le centre artistique du monde. “Chaque jour était différent, évoque Gerald Murphy, artiste américain demeurant alors à Paris. Il y avait une tension et une excitation dans l’air qui étaient presque physiques. Toujours une nouvelle exposition, ou un récital d’une nouvelle musique composée par ‘Les Six’, ou une manifestation dadaïste, ou un bal costumé à Montparnasse, ou une première d’une nouvelle pièce ou ballet, ou une des fantastiques ‘Soirées de Paris et Montmartre’ d’Étienne de Beaumont, et vous deviez aller à toutes et y rencontrer tout le monde. Il y avait un tel intérêt passionné pour tout ce qui se passait, et qui semblait engendrer l’activité”.
Qui était “tout le monde” ? Jean Wiener, le pianiste du Bœuf sur le toit, André Gide, Diaghilev et son secrétaire Boris Kochno, Picasso et Misia Sert ; Maurice Chevalier, Satie, René Clair et Jane Bathori; Jean Cocteau et le tout jeune poète Raymond Radiguet étaient rejoints par Anna de Noailles et Lucien Daudet. Fernand Léger demandait à Wiener de jouer St. Louis Blues
    Parallèlement, le salon de la princesse de Polignac reflétait l’activité artistique florissante de son temps. Il était un des centres les plus importants de l’activité musicale parisienne. Une douzaine de fois par an, les artistes et les aristocrates s’y réunissaient pour un somptueux dîner et un évènement musical exceptionnel. La princesse était devenue pour tous “Tante Winnie” et elle se faisait un honneur de maintenir un niveau d’excellence que ses amis étaient invités à partager, non pour leur rang social ou leur fortune, mais pour leurs talents ou, plus important, leur amour pour la musique. C’est ainsi que l’on croisait aristocrates, riches industriels, membres du gouvernement français, mais aussi, bien sûr, des auteurs comme Proust, Cocteau, Paul Valéry. Dans ces années-là, la princesse demanda à un jeune compositeur en pleine ascension une œuvre originale : le compositeur était Manuel de Falla et l’oeuvre fut Les Tréteaux de maître Pierre, créée dans son hôtel en 1923.
L’avant-première des Noces de Stravinski eut lieu dans la soirée du 19 juin 1923. Trois des quatre parties pour piano furent interprétées par des compositeurs célèbres – Francis Poulenc, Georges Auric et Vittorio Rieti; la quatrième partie fut jouée par Marcelle Meyer, la meilleure interprète de cette nouvelle musique. De toutes les partitions de Stravinski, les Noces passaient pour les préférées de Diaghilev.  Ce fut un grand succès.
Ce même été de 1923, Winnaretta accueillit pour la première fois au Palazzo Polignac, à Venise, un brillant jeune pianiste dont elle venait récemment de faire la connaissance chez Elsa Maxwell – Arthur Rubinstein. Il devint immédiatement un des habitués du cercle parisien des Polignac, aussi bien que l’invité permanent du palais vénitien.
Elle commanda un concerto pour piano à Jean Wiener. Le jeune et éclectique “imprésario-pianiste-chef-jazz-musicien” lui écrivit un exubérant pastiche intitulé Concerto franco-américain, qu’il joua dans son salon en octobre 1924. Darius Milhaud, depuis 1921, voulait écrire une œuvre dramatique basée sur la légende d’Orphée, et la princesse, passionnée de littérature classique, était ravie du choix de son sujet. Les Malheurs d’Orphée fut le premier des opéras de chambre que Milhaud composa pendant les quarante années qui suivirent. Elle commanda à Satie son œuvre inspirée de la Grèce antique, Socrate.
La claveciniste Wanda Landowska, les organistes Maurice Duruflé, Marcel Dupré, les pianistes Arthur Rubinstein, Horowitz, Clara Haskil, Dinu Lipatti, Alfred Cortot, Jacques Février, etc., les Ballets russes, Nadia Boulanger, Markevitch, tout ce que Paris compte alors de compositeurs et d’interprètes prestigieux passe par le salon de Winnaretta. On n’en finirait pas non plus d’énumérer les chanteurs, à commencer par Marie-Blanche de Polignac bien sûr, chérie de tous pour sa beauté, son charme et sa voix ravissante, Jane Bathori, Irène Kédroff, le ténor Hugues Cuénod, la basse Doda Conrad.